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Lifestyle - Portrait

L’artiste américain hors norme Tiny Tim était libanais

D'un petit village perdu du Liban au sommet de la contre-culture américaine, Tiny Tim a donné une nouvelle définition à la musique, à la célébrité et aux normes en matière de genre… Mais ses racines libanaises sont restées un détail, comme une parenthèse silencieuse, dans son histoire.

L’artiste américain hors norme Tiny Tim était libanais

Tiny Tim et ses parents en couverture de son album. Photo tirée de l'ouvrage de Justin Martell

Le 30 novembre 1996, lors d'un gala organisé à Minneapolis (Minnesota), un homme au physique particulier se tient au centre de la scène. Ses cheveux sont hirsutes, son nez inhabituellement pointu lui donne l’air d’une sorcière, et ses sourcils épais contrastent fortement avec son visage immaculé. Difficile de le lâcher du regard, ses gestes, saccadés, ses mouvements brefs, ses traits prononcés, exprimaient un besoin évident d’attention et de reconnaissance.

L’homme à l’attitude si étrange interprétait le dernier numéro de la soirée, une de ses chansons les plus connues intitulée Tiptoe Through the Tulips, une version revisitée rendue célèbre par le film Gold Diggers of Broadway de 1929. Ce succès populaire a mis en avant son falsetto, cette voix de tête particulièrement élevée et un contrôle vocal impressionnant dont il usait sans effort. Un minuscule ukulélé sur l’épaule, de grands yeux qu’il s’efforçait de garder grands ouverts, l’artiste ne pouvait qu’attirer tous les regards d’un public fasciné.

Mais personne ne soupçonnait qu'il avait souffert d'une crise cardiaque sur scène deux semaines plus tôt, et qu'il s'était reproduit ce soir-là contre l’avis de son médecin. Soudain, il interrompt sa performance, se précipite vers sa femme, assise au premier rang et s’effondre dans ses bras. La foule, stupéfaite, se met à hurler. Cette fois-ci, l’homme ne s'est plus jamais relevé…


Une voix et un physique étranges. Photo tirée de l'ouvrage de Justin Martell

Avant-gardiste

Cet homme n’était autre que Tiny Tim, un musicien américain d'avant-garde, artiste interprète et une icône de la contre-culture entre les années 1960 et 1990, qui fut célèbre pour sa large palette vocale, son falsetto envoûtant et une personnalité totalement marginale.

« Le bouillonnement culturel de la fin des années 1960 a donné naissance à de nombreux phénomènes étranges, mais aucun n'était aussi étrange que Tiny Tim ... Un paria authentique, un solitaire enivré par la célébrité », a écrit le New York Times après son décès. C’était un personnage incontestablement singulier. Poli et doux, souvent qualifié de « trop efféminé » par ses (nombreux) détracteurs, au cours de sa vie et de sa carrière, il s’exprimait comme un poète, en métaphores et maximes, le tout ponctué d’un charmant éclat de rire .

Son vrai nom était Herbert Boutros Khaury, une adaptation du Khoury libanais. Son père, Boutros, était originaire de Zabbougha, un petit village du Metn. Malgré son immense célébrité et la vaste couverture médiatique dont il a fait l'objet, ses racines libanaises ont rarement été évoquées. Nous nous sommes plongés dans des documents d'archives rares et avons interrogé Justin Martell, écrivain et producteur de films, auteur du livre Eternal Troubadour : The Improbable Life of Tiny Tim, l'un des « plus grands experts américains » de l’artiste.

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Qui était donc Tiny Tim ?

Tiny Tim –ou Herbert – est né à Manhattan, dans la ville de New York, le 12 avril 1932. Sa mère, Tillie, était une ouvrière juive polonaise et la fille d'un rabbin, qui avait immigré aux États-Unis avec plusieurs membres de sa famille alors qu'elle était adolescente, en 1914. Son père, Boutros Khaury, était un ouvrier textile de Beyrouth et le fils d'un prêtre maronite.

Dès ses premières années, Herbert est obsédé par la musique, presque autant que par les femmes. Il va consacrer la plus grande partie de son enfance et son adolescence à trouver sa voix, en exerçant un ton aigu qu’il a choisi pour attirer encore plus l’attention, animé par une envie d'être singulier, à une époque où le falsetto aigu était totalement absent chez les chanteurs masculins.

En raison de cette « différence » apparue dès l'enfance, les garçons de son quartier et de l'école le traitaient souvent de « chochotte ». Il ne changera rien à sa personnalité, malgré l'avalanche de critiques qu’il subira.

Même lorsque Tiny trouve sa place dans l'industrie musicale, sa carrière sera marquée par des bas, des hauts, puis à nouveau des bas. Personne – véritablement personne – n'a cru en lui jusqu'à ce qu'il réussisse.

« À l'époque, il était vénéré par des artistes comme Bob Dylan, les Beatles et d'autres grandes stars de l'époque », a déclaré Justin Martell à L'Orient Today. « Malheureusement, son art était très nuancé et n’était pas compris par le grand public. »

Son livre, intitulé Eternal Troubadour : The Improbable Life of Tiny Tim, est une biographie détaillée de la vie de Tiny Tim et contient des extraits de son journal. « Les tabloïds se sont penchés sur les aspects libertins de sa personnalité. Pour ma part, je voulais me concentrer sur sa musique et son talent artistique... Car il était extrêmement talentueux. » Son premier album, God Bless Tiny Tim, était révolutionnaire et en avance sur son temps. La suite de son histoire sera marquée par la célébrité, son personnage queer inimitable et sa voix qui attireront l'attention des médias. Selon un article de BBC Arts, l'apparition de Tiny Tim en 1969 dans l'émission The Tonight Show de Johnny Carson a été la deuxième émission télévisée la plus regardée des années 1960, juste après les premiers pas de l'homme sur la Lune. Son héritage résonne encore dans le monde aujourd'hui et auprès des nouvelles générations. La chanson Tip-toe through the Tulips a fait le tour de TikTok et a été reprise dans le film Insidious », précise Martell.

Une citation tirée de son ouvrage résume bien l'héritage que Tiny a laissé : « Il a été le pionnier de l'androgynie à la télévision à des heures de grande écoute, pavant la voie aux artistes à la sexualité ambiguë : David Bowie, Patti Smith, Prince, Queen, Lady Gaga, Marilyn Manson – la liste est longue. Il s'est attiré les foudres du public qui l’a traité de monstre originel. »

Les parents de Tiny Tim, Tillie et Boutros Khaury. Photo Rita McConnach /Creative Commons

Le père de Tiny Tim, originaire du Metn

Boutros Hanna Khaury est né en 1888 à Zabbougha, avant de s’installer aux États-Unis. « C'était un catholique maronite et il est venu seul aux États-Unis », précise Martell. Les circonstances ou les raisons pour lesquelles il n’était pas accompagné restent mystérieuses. Tiny était proche de sa famille maternelle, avec laquelle il vivait, mais il ne semblait pas connaître ni même avoir rencontré qui que ce soit du côté paternel, pas plus que Martell dans ses recherches... « J'ai lu ses journaux intimes et j'ai écouté et lu toutes les interviews qu'il a données. Je n'ai jamais vu grand-chose sur ses origines arabes ou sa famille arabe. Il n'en a jamais parlé », explique ce dernier. « Une autre raison de ce silence , même dans ses journaux intimes, est sans doute cette rupture entre les familles de son père et de sa mère... Non seulement parce que sa mère juive s’est mise en couple avec un Arabe, mais elle a eu un enfant hors mariage avec lui, ce qui était assez controversé. Je pense qu'il a été, d'une certaine manière, traumatisé par cette situation. »

Graine artistique

« Même dans un landau, il chantait », déclarait le père de Tiny à The Wayback Machine dans les années 1970. « Un jour, j'ai dit à ma femme : Il sera un grand chanteur quand il sera grand. »

Derrière cette graine d’artiste, il y a Boutros qui avait offert à son fils un ancien gramophone à remontoir et les premiers disques qui allaient devenir la base de son travail musical. Il lui a également inculqué un sens de l'autonomie et de la provocation, alors qu'il était un enfant harcelé : « Sonny , lui disait-il, ne fais pas attention à ce que disent les garçons, parce qu'un jour ils entendront parler de toi », raconte encore l’auteur dans son livre.

Étrange Tiny Tom et son ukélélé. Photo tirée de l'ouvrage Eternal Troubadour : The Improbable Life of Tiny Tim.

Boutros est décédé le 2 avril 1971, à l'âge de 80 ans. D'après de rares extraits de journaux intimes, Tiny a été profondément attristé par la mort de son père et a raconté les sacrifices que celui-ci avait faits pour lui. Il a également énuméré les leçons qu'il avait apprises de son père, des leçons très « libanaises », parmi lesquelles : Avoir toujours de l’argent sur soi, au moins 25 000 dollars. Ne pas dépenser d’une manière illogique. Être sage. Être prudent. Ne pas gaspiller.

Bien que Tiny ait grandi dans un foyer dysfonctionnel et instable, « il a toujours dit que ses parents étaient des saints. Ils figurent même sur la pochette de son deuxième album », ajoute Martell. « De l'avis général, son père était le plus doux des deux et il semblait lui ressembler davantage. » Tiny Tim était à la fois un être farfelu et un génie. « Il était l'enfant bizarre de deux parents immigrés qui n'étaient ni riches ni aisés. Il a défié toutes les attentes en devenant à l'époque un homme très célèbre, du moins dans le monde occidental et pendant un certain temps », souligne Justin Martell. Tiny a vécu et est mort sur scène. Son dernier souffle aura été un falsetto aigu.

Le 30 novembre 1996, lors d'un gala organisé à Minneapolis (Minnesota), un homme au physique particulier se tient au centre de la scène. Ses cheveux sont hirsutes, son nez inhabituellement pointu lui donne l’air d’une sorcière, et ses sourcils épais contrastent fortement avec son visage immaculé. Difficile de le lâcher du regard, ses gestes, saccadés, ses mouvements brefs, ses traits prononcés, exprimaient un besoin évident d’attention et de reconnaissance.L’homme à l’attitude si étrange interprétait le dernier numéro de la soirée, une de ses chansons les plus connues intitulée Tiptoe Through the Tulips, une version revisitée rendue célèbre par le film Gold Diggers of Broadway de 1929. Ce succès populaire a mis en avant son falsetto, cette voix de tête particulièrement élevée et un contrôle vocal...
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Trop sympa!

Wow

00 h 03, le 09 mars 2025

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  • Trop sympa!

    Wow

    00 h 03, le 09 mars 2025

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